À la hauteur de la station Jean-Talon, je me suis arrêté et elle a pleuré

J’entre dans un des compartiments de la voiture du métro. Direction Côte-Vertu. J’ouvre mon livre, Jacques Parizeau: le Baron. Avec les sondages, rien de mieux que d’oublier le présent en regardant dans le futur ou le passé. Avec les sondages, rien de mieux que d’oublier le futur pour le temps d’un livre. Avec les sondages, rien de mieux, donc, que de regarder dans le passé. Les portes se ferment. Prochain arrêt, Jean-Talon. Des sièges sont libres. À quoi bon s’asseoir pour un simple transfert? Je m’assois. Puis, je me relève. J’ai l’air con. L’air d’un homme qui est trop paresseux pour rester debout. Mon jugement. L’air d’un homme trop stupide pour rester assis. Leur jugement. L’air d’un homme incapable de prendre une décision aussi simple que de faire le choix entre la paresse et la prestance. Notre jugement. Mon livre est resté ouvert, toutefois. Je continue de le lire. Je me retrouve à l’époque de l’émergence du Parti québécois. Lévesque. Parizeau. Bourgault. Charron. Marois. Laurin. Et j’en passe bien d’autres. C’est le début d’un nouveau Québec. Tel un phénix renaissant de ses cendres. Un nouveau plumage. Mais demeure-t-il le même oiseau? Se métamorphose-t-il autrement? Selon les sondages, pas du tout. Les peuples semblent parfois faire preuve de masochisme. Mais, le plaisir ne sera jamais délecté par le peuple. Je me remets à lire. La voiture du métro ralentit brusquement. C’est probablement un pléonasme. Un métro, dans sa conception même, lorsqu’il ralentit, tente de faire perdre l’équilibre en arrêtant sèchement. C’est son petit plaisir, au chauffeur aussi. Je dois fermer mon livre pour essayer de m’agripper à la tige métallique. Je tombe sur une dame. Je m’en veux. Je me relève. Moi et ma manie de vouloir regarder dans la même direction où je vais. La dame me regarde. Elle me sourit. Le sourire que tous font lors de ce genre d’incidents. Celui qui, sans avoir à le dire, fait comprendre que c’est correct. Je lui souris. Le genre de sourire qui démontre son malaise. J’aurais dû rester assis. Car, on ne doit jamais fermer le livre. C’est la dernière option de toutes. Voilà la première règle d’un lecteur aguerri.

Les portes s’ouvrent. Je me précipite hors du véhicule. Je me dépêche pour ne pas manquer le métro. Je n’ai pas de rendez-vous. Je n’ai pas d’obligation. J’ai une habitude. La même que tous ont en cette ère de l’instantanéité et de la haute vitesse. L’attente est toujours trop longue. En découle alors un nombre effarant d’obstacles à l’immédiat: des gens ne marchant pas assez vite, un professeur prenant trop de temps pour expliquer une matière, un message texte qui n’arrive jamais… Bref, il n’y a que le sexe qui déroge aux influences des époques. Ce ne sera jamais assez long. Je me faufile entre ces gens qui m’empêchent de me rendre à temps. Le livre à la main, je descends l’escalier deux marches à la fois. J’aperçois en bas un homme qui joue de la trompette. Le musicien est immense. Les échasses le grandissent d’au moins un mètre. Je dois continuer mon chemin malgré tout. Sinon, je vais manquer mon métro. Il arrive. J’augmente le rythme. Je le vois ralentir, abruptement. Je tourne mon regard vers la gauche l’instant d’une respiration. Une fille titube dans l’escalier. C’est bizarre. Au moment même où les portes s’ouvrent, je l’entends pleurer. Je la fixe. Elle a de la difficulté à respirer tellement son chagrin l’oppresse. Elle ne regarde personne, seulement son malheur. Je m’arrête. Je le cherche avec elle du regard. Je devrais aller la voir.  Je ne peux pas aller la voir; je vais manquer mon métro. Je dois aller la voir.Je décide de ne pas y aller. Je continue mon chemin.  Je m’arrête. Je me retourne et pars en sa direction. J’ai l’air indécis. Je ne semble pas savoir ce que je fais et où je vais. Je m’en fous. Les gens ne me remarquent pas et ignorent la demoiselle. C’est peut-être la raison pour laquelle ça ne me dérange pas. Je pars à sa rencontre. Elle est rapide. Au loin, je remarque qu’elle peine à se tenir debout. On n’entend qu’elle. J’oublie l’homme cirque. Je n’entends qu’elle. Comme elle, je fais fi de tous les gens qui me croisent. J’en bouscule plusieurs. Je la rattrape. Elle s’est arrêtée. Je l’approche tout doucement. Le plus doucement possible. Je mets une main sur son épaule. Je la caresse tranquillement et lui dis: <<Es-tu correcte?>>. Mais quelle question stupide! Évidemment que non! Ai-je déjà rencontré une personne pleurant toutes les larmes de son corps heureuse de son sort?Elle me répond le classique : <<Oui…>> tout en pleurant et en riant à moitié. De nulle part, je lui propose: <<Veux-tu un calin?>>. C’est impulsif. Elle ne répond pas. Elle ouvre les bras et se jette sur moi. Je l’accueille et la sers du mieux que je peux, le livre à la main. Je l’entends renifler. Elle se calme. Elle semble se calmer. Elle peine à parler. <<Es-tu correcte?>>. Mais qu’est-ce qui me prend ?!!Faire une erreur une fois, soit. La répéter est preuve d’idiotie. Elle hoche la tête. Puis, elle repart. Je prends la direction opposée. Un peu plus loin, j’ai l’impression qu’elle s’est remise à pleurer. Je ne le saurai jamais. L’homme sur les échasses l’enterre. J’ai évidemment manqué mon métro. Je sors mon livre à nouveau. Mais, je ne suis plus capable de lire. J’ai beau me concentrer sur les mots, les lignes et les paragraphes, mais ils restent seulement ça : des mots, des lignes et des paragraphes. Ils ne deviennent plus une lecture. Le goût littéraire me quitte. Je suis perturbé. Sur le coup, je ne pouvais pas m’imaginer les raisons de sa mélancolie. Son père venait de mourir? Son copain l’avait trompée? Il l’avait laissée? Elle s’était engueulée avec sa meilleure amie? Peut-être moins grave?Je n’en ai aucune idée. Je ne connais pas son nom. Je me souviendrai d’elle pour le reste de ma vie. Ce moment, quoique triste, est la démonstration même que les humains sont interdépendants. Elle avait besoin de chaleur humaine et il m’était impossible de ne pas lui en donner. J’ai essayé d’absorber toute la détresse qu’elle éprouvait. J’ai fait du mieux que j’ai pu.

Depuis l’activation des freins, mon livre était resté fermé. Je vois le livre et je me souviens d’elle. J’ai laissé le métro partir sans moi. Je suis seul dans l’attente. Elle est seule peu importe où elle va. Pour moi, la solitude disparaîtra. Pour elle, non. Du moins, il lui en prendra plus de temps. L’écran annonce le prochain métro dans cinq minutes. Je n’ai pas hésité cette fois-ci; je suis allé m’asseoir. Je prendrai le prochain.

À la hauteur de la station Jean-Talon, je me suis assis et, elle, elle continuait de pleurer.